La vision de la DPG est-elle bien adaptée au contexte Sénégalais?

d’une déclaration de politique générale, il nous aurait été difficile de découvrir la nature des évolutions dans la pensée du Président de la République et des influences qu’il subit. Nous nous félicitons donc de l’obligation faite au Premier Ministre de sacrifier à ce rituel.

Cette fois-ci est-elle la bonne? De ne notre point de vue, pas encore malheureusement. Le diagnostic est bon, surtout sur nos capacités productives sous-utilisées, mais le remède qui consiste pour l’Etat à créer de nouvelles capacités avant de faire en sorte qu’on utilise celles existantes à pleine capacité ne nous semble pas adapté au contexte. Le contexte c’est une agriculture de subsistance et un sous-emploi dans le secteur informel du fait d’une demande intérieure et extérieure faible et non d’une offre potentielle d’exportation sous-exploitée qui créerait une demande solvable. Ce contexte sera pire avec les accords de libre-échange à venir.

La nouvelle déclaration de politique générale a livré la troisième vision stratégique du Président de la République depuis son avènement au pouvoir. La vision stratégique de la première déclaration ancrée dans les conclusions des assises nationales était «la décentralisation et la territorialisation des politiques publiques comme principaux axes stratégiques devant permettre au pays de réaliser le développement économique et social et la bonne gouvernance démocratique». La deuxième vision stratégique ancrée dans le programme essentiellement social du Yonu Yokuté était «de faire en sorte que les inégalités et les injustices sociales soient réduites au minimum ».  La troisième vision que M. Le Premier Ministre vient de nous soumettre est «la transformation structurelle de l’économie par le choix et l’appui judicieux de secteurs économiques potentiellement porteurs de croissance pour financer des objectifs sociaux».

Cette nouvelle vision a été adoptée par le Président de la République car elle n’est pas la sienne. Elle est l’application d’un paradigme nouveau élaboré par des chercheurs bien connus de Harvard, paradigme qui ne fait pas l’unanimité mais promu dans nos pays par un cabinet de consultance réputé. La thèse de ce paradigme est qu’on est «Doomed to Choose» ou «Condamné à Choisir» pour pouvoir utiliser nos capacités productives dans de nouvelles activités économiques à plus forte valeur ajoutée et de potentiel de croissance. La réussite de la mise en œuvre de ce paradigme est assujettie à trois conditions au moins: (i) un environnement macroéconomique et financier propice (ii) la capacité de faciliter la découverte de nouveaux secteurs qu’on choisira d’appuyer au vu de ressources publiques limitées et (iii) une capacité de l’Etat à corriger les insuffisances du marché et surtout à éviter d’être capturé par des lobbys, des créanciers intéressés, et un bétail politique.

Lorsque ces conditions ne sont pas réunies, la neutralité de l’action publique est plus que souhaitable. L’Etat devra plutôt s’occuper essentiellement de pourvoir des services publics essentiels, notamment de base (eau, électricité, assainissement, éducation, formation, santé, infrastructures de base et cadre de vie), et un environnement des affaires adéquat et neutre, bref tout ce qui manque au Sénégal.

La condition de l’environnement macroéconomique et financier propice est celle qui est la moins réunie au Sénégal pour déclencher un processus de transformation structurelle, d’industrialisation, et de gains de productivité. En effet, notre monnaie est surévaluée ce qui fait que des économies par la promotion de l’autosuffisance alimentaire ne régleront pas le déficit commercial du fait de la fuite anticipée des économies à réaliser. De plus, notre secteur financier est incapable de porter l’industrialisation par le privé national en l’état actuel des choses. Ceci du fait de l’absence de ressources longues, de leviers adéquats pour financer les PME, et d’une stratégie d’endettement public adaptée. La déclaration n’a pas parlé de solutions à ces problèmes.

De ce fait, si le Plan Sénégal Emergent dans son volet transformation structurelle et industrialisation est mis en œuvre à court terme, nous risquons de gaspiller nos ressources publiques et nos capacités d’endettement que nous devrions orienter à court terme vers les secteurs sociaux. Les réalisations du PSE seront certes visibles, mais elles ne changeront pas le vécu des sénégalais sauf celui de certains lobbys déjà bien nantis. Heureusement, au moins, que le cap de réduction du déficit budgétaire et de stabilisation de notre dette sera poursuivi.

Le paradigme «Condamné à Choisir» est réalisable dans le cadre d’une vision sous-tendue par la décentralisation du pays en pôles autonomes proches de privés locaux à appuyer. Soutenir cette diversité des possibles exprimée par le secteur privé national et local dans toutes ses composantes aurait plus de chances de nous mener vers l’émergence. Il fallait commencer par là.

Il nous faut donc un bon séquençage. D’abord un cadre macroéconomique et financier propice, une décentralisation véritable, un budget orienté vers les services sociaux et infrastructures de base, et la construction de consensus multiples sur l’appui que l’Etat serait amené à apporter au secteur privé national. La transformation structurelle de l’économie sénégalaise ne se fera pas sous le leadership et l’impulsion de l’Etat mais bien celui du secteur privé national appuyé. La nuance n’est pas sémantique. Pour réaliser le progrès social, le Sénégal a besoin d’une alternance idéologique que nous n’arrivons pas à réaliser depuis 54 ans.

 

Dr. Abdourahmane Sarr

Centre d’Etudes pour le Financement du Développement Local